ICIJ

Cette semaine, impossible d’échapper au raz-de-marée “Panama Papers”. Les journaux, les radios, les chaînes de télévision, les réseaux sociaux se sont emparés du sujet. Tout au long de la semaine, les révélations au compte-gouttes ont captivé les audiences.
21 paradis fiscaux révélés. 140 personnalités impliquées, des hommes politiques, des milliardaires, des hommes d’affaires, des grands noms du sport ou de la culture…

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Un quotidien allemand,  Süddeutsche Zeitung, a reçu en mars 2015 de la part d’une source anonyme, du nom de John Doe (nom donné par les autorités américaines aux personnes non-identifiées) près de 2,6 térabytes de données, 11,5 millions de documents (soit 1 500 fois plus que pour WikiLeaks). Au bout de 3 mois d’enquête et ne parvenant pas à déchiffrer seul le nombre immense des données (2,6 térabytes = 34.665 épisodes de séries à traiter!), le quotidien allemand a décidé de faire appel au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) pour l’aider à mener un travail d’investigation colossal.

Après 9 mois d’enquête, l’ICIJ annonçait dimanche dernier ce qui allait être un tremblement de terre – l’affaire #panamapapers-  façon “teasing” sur Twitter, puis publiait sur son site la vidéo suivante :

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Retour sur l’organisme, encore trop méconnu, qui a permis ces révélations : l’International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ).

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Qu’est ce que l’ICIJ?

En 1987, le journaliste américain Charles Lewis fonde l’organisation Center for Public Integrity ” US’s oldest and largest nonpartisan, nonprofit investigative news organizations. Our mission: To serve democracy by revealing abuses of power, corruption and betrayal of public trust by powerful public and private institutions, using the tools of investigative journalism“.

En 1997, le même Charles Lewis décide de lancer l’extension internationale de l’organisation et crée l’International Consortium of Investigative Journalists. Basé à Washington, l’une des forces de cet organisme est de réunir près de 190 journalistes d’investigation, provenant de 109 médias de 65 pays différents. Leur but : dévoiler la corruption, les manquements d’institutions publiques ou privées ou différents abus de pouvoir.
Leur “slogan”: faire prévaloir l’intérêt public et la recherche de la vérité.

“Our aim is to bring journalists from different countries together in teams – eliminating rivalry and promoting collaboration. Together, we aim to be the world’s best cross-border investigative “

En France, une douzaine de journalistes du quotidien  Le Monde ont travaillé pendant 9 mois sur les panama papers; leur nom de code pour l’opération : “Prometheus”. Les journalistes de “Cash Investigation” (France 2) étaient également impliqués. Peuvent être également nommés les journaux suivants : en Belgique, Le Soir, en Grande Bretagne : The Guardian, The Sunday Times, en Espagne : El Pais, aux Etats Unis : The Huffington Post, The Washington Post. Pour voir la liste complète des partenaires de l’ICIJ, n’hésitez pas à jeter un coup d’oeil sur leur site : https://www.icij.org/about.


Comment l’ICIJ a organisé l’enquête?

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Après la réception de l’ensemble des documents, l’ICIJ a dû répartir les informations aux journalistes du monde entier, en fonction des différentes problématiques, des thèmes et zones géographiques… C’est en juin 2015 que l’enquête a pu réellement débuter.

Trois outils performants  ont été utilisés par l’ensemble des journalistes participant à l’enquête.

Tout d’abord, un moteur de recherche, qui permettait de chercher par mots-clés dans les documents. La possibilité de faire des “fuzzy research”, requêtes approximatives, permettaient les recherches associées et de mettre ainsi en lien plusieurs comptes offshores. Les journalistes du monde expliquent pourtant s’être heurtés à certaines limites : en effet, certains documents n’étaient pas dans un format lisible par des machines. Ainsi, il leur a fallu décortiquer grâce à un système de reconnaissance des caractères (OCR) l’ensemble des documents, sans être assurés qu’il n’y aurait pas d’erreurs de reconnaissance.
L’adresse du moteur de recherche était intraçable. Chaque journaliste avait un mot de passe individuel pour y accéder et ne pouvait pas l’enregistrer directement dans son navigateur.

Les journalistes avaient également accès à une “sorte d’hybride entre un forum et Facebook, comme l’explique Maxime Vaudano, journaliste du Monde.  Offrant différents fils de discussion, les journalistes pouvaient partager toutes leurs informations. Si certains journalistes français du Monde expliquent parfois se perdre quelque peu sur ce forum,  Maxime Vaudano précise que “l’ICIJ a assumé un vrai rôle de coordination : ils faisaient des synthèses et des mémos qu’ils envoyaient à tout le monde pour éviter qu’on passe à coté de trucs“.

Le dernier outil mis à disposition des journalistes par l’ICIJ est ce qu’on peut appeler “la big picture“. Cet outil de visualisation permettait d’y voir “plus clair” et de faire des liens plus facilement entre les noms de société, les intermédiaires et les différents bénéficiaires.

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Enfin, fin 2015, certains journalistes se sont réunis à Munich pour déterminer le planning des différentes publications (planning que l’on notera très réussi, le teasing et la publication au compte-gouttes des différentes personnes impliquées ayant éveillé l’intérêt du public).

Pour avoir d’avantage d’informations sur l’organisation de l’enquête et sur le décryptage des données des panama papers, n’hésitez pas à lire l’excellent article de Maxime Vaudano et Jérémy Baruch, journalistes du Monde  ayant participé à l’enquête.


“The biggest leak in data journalism”

Capture d’écran 2016-04-09 à 13.27.13Si Edward Snowden, après la publication des Panama Papers, nomme cette affaire “the biggest leak in data journalism“, l’ICIJ n’en est pas à son premier scoop. On lui doit également des enquêtes sur le marché noire de cigarettes, sur le trafic de tissus humains ou encore sur la fraude fiscale, notamment l’Offshore Leaks, Luxembourg Leaks ou le SwissLeaks.

L’affaire la plus récente – février 2015- , SwissLeaks, avait permis de faire émerger la vérité sur le système d’évasion fiscale organisée par la filiale suisse de la banque britannique HSBC. En effet, après avoir analysé des informations sur près de 100 000 clients, l’ICIJ a pu démontrer que la filiale suisse avait aidé des clients à cacher des milliards de dollars.


Le journalisme “fouille-merde”

L’ICIJ se revendique du “muckraking” avec son blog “The Global Muckracker Blog“.  Les “muckrakers” , littéralement “fouilles merde”, est un terme que l’on doit au président des Etats-Unis Théodore Roosevelt en 1906 pour critiquer des journalistes un peu trop envahissants.
En réalité le “muckraker” est le journaliste d’investigation qui s’intéresse à des thèmes très sensibles, en rapport avec la criminalité ou la corruption, souvent en lien avec de grands dirigeants ou hommes politiques. Le “muckraker” est journaliste mais également écrivain : on retiendra les révélations faites par Jacob Riis dans How the other half lives (1890) ou Upton Sinclair dans The Jungle (1905).

Le journaliste d’investigation est devenu rapidement “héros de notre temps”. Mis en scène dans le film Les Hommes du président (1976) avec le scandale du Watergate,  ils ont été de nouveau mis à l’honneur cette année dans Spotlight, meilleur film de l’année aux Oscars 2016.

Cette héroïsation sous-tend une réalité difficile. Comme l’explique le directeur de l’ICIJ, Gerard Ryle :

 “L’investigation prend du temps, coûte de l’argent et n’aboutit pas toujours (…) Nous sommes un faciliteur d’enquêtes, nous dénichons des histoires, nous les proposons aux médias et nous les aidons à les publier“.

L’ICIJ est un organisme à but non lucratif, n’employant stricto sensu que 13 salariés, financé par des mécènes et des dons émanant de fondations caritatives ou du privées (comme l’indique son site).
Même si l’ICIJ affirme que, grâce à ce fonctionnement, il n’est soumis à aucune pression politique, WikiLeaks lançait le 5 avril sur Twitter :

Capture d’écran 2016-04-09 à 16.10.12WikiLeaks, le site co-fondé par Julian Assange, a accusé l’ICIJ de servir les intérêts américains en s’attaquant à Vladimir Poutine. Pourquoi? L’ICIJ a travaillé main dans la main avec l’OCCRP (Organized Crime and Corruption Reporting Project), financée en parti par l’USAID, l’agence américaine pour le développement international des Etats-Unis.

Affaire à suivre donc, mais si vous souhaitez plus d’information, Arrêt sur images décortique ce tweet de façon très précise.

 

Capture d’écran 2016-04-09 à 14.43.27Notons que l’ICIJ, pour répondre aux attaques, a mis en place une FAQ sur son site internet et répond très régulièrement sur Twitter.

 

 

Si la force de l’ICIJ réside en sa capacité à réunir et coordonner une centaine de journalistes pour enquêter sur des affaires d’intérêt mondial, rappelons tout de même que les détenteurs de sociétés offshores illégales seront au final jugés dans leur propre pays.
Si le premier ministre islandais a déjà remis sa démission et si la France a pris des dispositions pour combattre l’offshore illégal, il est peu probable que l’ensemble des personnes impliquées dans cette affaire soient jugées de manière égale dans leurs pays.

 

Marion Leblond

 

 

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